Les externalités positives et négatives : taxe de Pigou et théorème de Coase
Les externalités positives et négatives, avec leurs exemples emblématiques - pollution d'un côté, vaccination ou recherche de l'autre -, figurent parmi les notions les plus interrogées de l'épreuve d'économie du DCG. Elles expliquent pourquoi un marché livré à lui-même surproduit certains biens et en sous-produit d'autres, et pourquoi taxe de Pigou et théorème de Coase proposent deux remèdes très différents.
Qu'est-ce qu'une externalité ?
Une externalité est un effet qu'une activité économique (production ou consommation) exerce sur un tiers sans que cet effet ne soit compensé par un prix. Elle est négative si elle inflige un dommage non indemnisé (pollution, nuisances sonores), positive si elle procure un bénéfice non rémunéré (recherche fondamentale profitant à tous, jardin soigné qui embellit le quartier).
Alfred Marshall, au début du XXe siècle, identifie l'existence d'économies externes : certaines activités produisent des effets positifs qui débordent de la sphère de l'entreprise et profitent à l'ensemble du secteur ou de la société. Il montre que, dans ce cas, le marché sous-produit le bien en question par rapport au niveau socialement souhaitable.
Le point commun à toutes les externalités : le mécanisme de prix ne capte pas l'effet exercé sur les tiers. Le signal envoyé aux producteurs et aux consommateurs est donc biaisé, et l'allocation des ressources s'écarte de l'optimum.
Les externalités négatives : un marché qui surproduit
Lorsqu'une activité impose des coûts à des tiers, l'entreprise ne les intègre pas dans son calcul. Son coût privé est inférieur au coût social réel (coût privé + coût externe imposé aux tiers). Puisqu'elle optimise sur la base d'un coût sous-évalué, elle produit une quantité supérieure au niveau socialement optimal.
Exemples classiques :
- l'usine sans dispositif de dépollution : si son coût privé est de 100 par unité mais que le coût social atteint 150, elle surproduit par rapport à l'optimum ;
- le transport routier individuel : l'automobiliste paie le carburant, le péage et l'assurance, mais pas la pollution, la congestion ni le bruit qu'il impose aux autres ;
- l'agriculture intensive : les coûts de semences et de main-d'oeuvre n'incluent ni la dégradation des sols ni la pollution des nappes phréatiques.
Graphiquement, si l'on ajoutait à la courbe d'offre les coûts imposés aux tiers, elle se déplacerait vers le haut et vers la gauche : l'équilibre optimal correspond à une quantité plus faible et un prix plus élevé.
Les externalités positives : un marché qui sous-produit
Symétriquement, si une activité génère des bénéfices pour des tiers sans rémunération, le producteur ne perçoit qu'une partie de la valeur sociale qu'il crée. Son bénéfice privé est inférieur au bénéfice social, et il produit moins que le niveau souhaitable.
Exemples : la vaccination d'un individu réduit le risque de contagion pour toute la population ; l'éducation augmente la productivité du travailleur mais aussi celle de ses collègues et de l'économie entière ; la restauration d'un bâtiment historique valorise tout le quartier. De même, une entreprise qui investit 100 en recherche-développement alors que les retombées pour la société en vaudraient 180 laisse un écart de 80 non pris en compte par le marché : elle investit moins que ce que la société souhaiterait.
La réponse de Pigou : internaliser par la taxe ou la subvention
Arthur Pigou (1877-1959) pose le diagnostic et propose le remède : puisque le prix de marché est biaisé, il faut corriger ce signal par une intervention publique.
- Pour une externalité négative, une taxe égale au coût externe renchérit le coût privé jusqu'au niveau du coût social : le producteur est incité à réduire sa production au niveau optimal. C'est le principe pollueur-payeur.
- Pour une externalité positive, une subvention égale au bénéfice externe incite le producteur à élever sa production jusqu'au niveau souhaitable (crédit d'impôt recherche, subvention à la vaccination).
La taxe pigouvienne n'a pas un objectif fiscal mais correctif : ramener la production au niveau socialement optimal. La fiscalité écologique (taxe carbone, malus automobile) en est la traduction directe. Sa principale difficulté pratique : l'État doit être capable de mesurer le coût social de l'externalité pour calibrer la taxe.
La réponse de Coase : la négociation privée
Ronald Coase (1910-2013, Prix Nobel 1991) propose une approche radicalement différente. S'il est possible d'attribuer clairement des droits de propriété sur les ressources affectées (l'air, la rivière, le silence) et si les coûts de négociation entre les parties sont négligeables, alors victimes et pollueurs peuvent trouver eux-mêmes un accord efficace, sans intervention de l'État.
Illustration : un agriculteur utilise un pesticide qui nuit aux abeilles d'un apiculteur voisin. Si les droits de propriété sont clairement définis, les deux parties ont intérêt à négocier une compensation ou une réduction des traitements. Coase montre que, sous ces conditions, la solution obtenue est économiquement efficace quelle que soit l'attribution initiale des droits.
En pratique, les coûts de transaction sont rarement nuls : difficulté d'identifier toutes les victimes, asymétries d'information, coût des négociations. L'intervention publique reste donc généralement nécessaire. Mais le raisonnement de Coase fonde une solution de marché : les marchés de droits à polluer, comme le système européen d'échange de quotas d'émissions (SEQE-EU), combinent logique pigouvienne (un plafond d'émissions fixé par l'État) et logique coasienne (négociation des quotas entre agents). Les entreprises qui dépolluent à moindre coût vendent leurs permis excédentaires : la dépollution se concentre là où elle est la moins coûteuse, et l'innovation est récompensée.
Un exemple concret : le taux d'externalité de l'industrie chimique
Prenons le cas d'une zone industrielle où l'on compare coûts privés et coûts sociaux. Pour l'industrie chimique, un coût privé de 100 correspond à un coût social estimé de 148 : le taux d'externalité atteint 48 %. Concrètement, pour chaque unité de coût supportée par l'entreprise, la collectivité (riverains, système de santé, contribuables) en supporte près de 0,48 de plus, sans indemnisation. Le véritable coût de la production chimique est donc quasiment une fois et demie son coût privé : le secteur bénéficie d'un avantage compétitif artificiel et produit trop.
Une taxe pigouvienne calibrée sur ces 48 % renchérirait le coût privé jusqu'au coût social : la production diminuerait vers le niveau optimal et le prix payé par les consommateurs refléterait enfin le véritable coût - un « signal de vérité ». Une alternative serait un marché de quotas : plafond global garanti, dépollution au moindre coût et incitation à innover.
Les erreurs fréquentes
- Croire que la taxe pigouvienne vise à remplir les caisses de l'État : son objectif est correctif (ramener la production à l'optimum), pas budgétaire.
- Penser que Coase prône l'inaction publique : son théorème exige deux conditions fortes (droits de propriété bien définis, coûts de transaction nuls) ; quand elles ne sont pas réunies, l'intervention publique reste justifiée.
- Oublier les externalités positives : l'externalité n'est pas synonyme de pollution ; la vaccination, l'éducation et la R&D sont sous-produites par le marché, ce qui justifie subventions et brevets.
- Confondre coût privé et coût social : le coût social = coût privé + coût externe ; c'est l'écart entre les deux qui mesure l'externalité et fonde le montant de la taxe.
FAQ
Quelle est la différence entre l'approche de Pigou et celle de Coase ?
Pigou fait corriger le signal-prix par l'État (taxe égale au coût externe, subvention égale au bénéfice externe). Coase s'en remet à la négociation privée entre les parties, à condition que les droits de propriété soient clairement attribués et les coûts de transaction négligeables. Pigou convient quand les victimes sont nombreuses et dispersées ; Coase quand les parties sont peu nombreuses et identifiables.
Comment fonctionne un marché de droits à polluer ?
L'autorité publique fixe un plafond global d'émissions, puis distribue ou met aux enchères des permis échangeables. Les entreprises qui réduisent leurs émissions en dessous de leur quota vendent l'excédent à celles qui peinent à réduire les leurs. Le mécanisme garantit le plafond, concentre la dépollution là où elle coûte le moins et incite à innover.
Pourquoi dit-on que le marché « surproduit » en cas d'externalité négative ?
Parce que le producteur décide sur la base de son seul coût privé, inférieur au coût social réel. Le prix de marché est trop bas et les quantités échangées trop élevées par rapport à ce qui serait optimal si tous les coûts, y compris ceux imposés aux tiers, étaient pris en compte.
Entraînez-vous
Mini-cas : dans une vallée, une usine de teinture rejette des effluents dans une rivière utilisée en aval par des pisciculteurs. Le coût privé de production est de 100 par unité ; les dommages subis par les pisciculteurs sont estimés à 40 par unité produite. 1) Qualifiez la situation. 2) Comparez la solution pigouvienne et la solution coasienne. 3) Indiquez les conditions de réussite de chacune.
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1. Qualification. Il s'agit d'une externalité négative de production : l'usine impose aux pisciculteurs un coût (40 par unité) non compensé par un prix. Son coût privé (100) est inférieur au coût social (140) : elle surproduit par rapport à l'optimum social.
2. Solution pigouvienne. L'État instaure une taxe de 40 par unité, égale au coût externe. Le coût privé rejoint le coût social : l'usine réduit sa production au niveau optimal et le prix de vente reflète le véritable coût (principe pollueur-payeur). Condition de réussite : l'État doit pouvoir mesurer correctement le dommage (40), ce qui est difficile en pratique.
3. Solution coasienne. Si les droits de propriété sur la rivière sont clairement attribués (à l'usine ou aux pisciculteurs) et si les coûts de transaction sont négligeables, les parties négocient elles-mêmes : soit l'usine indemnise les pisciculteurs, soit les pisciculteurs paient l'usine pour qu'elle réduise ses rejets. Le résultat est efficace quelle que soit l'attribution initiale des droits. Conditions de réussite : parties peu nombreuses et identifiables (le cas ici : une usine, quelques pisciculteurs), droits bien définis, négociation peu coûteuse.
4. Ouverture. À plus grande échelle (pollution diffuse, multiples victimes), la négociation devient impraticable : la taxe pigouvienne ou un marché de quotas (synthèse des deux logiques) s'imposent.