Les parties prenantes et le modèle de saillance de Mitchell
Actionnaires, salariés, clients, ONG, collectivités : impossible pour un dirigeant de satisfaire tout le monde en même temps. Identifier les parties prenantes d'une organisation et hiérarchiser leur influence grâce au modèle de Mitchell est une compétence centrale de l'UE 7 du DCG. Voici les trois typologies à connaître - Freeman, Clarkson, Mitchell - et la méthode pour les appliquer en cas pratique.
Qu'est-ce qu'une partie prenante ?
Une partie prenante (stakeholder) est tout individu ou groupe - interne ou externe à l'organisation - susceptible d'être affecté par l'activité de celle-ci ou d'exercer une influence sur ses décisions. Le terme anglais stakeholder (« détenteur d'enjeux ») s'oppose délibérément à shareholder (actionnaire) : la légitimité de l'organisation dépasse la seule relation financière.
La notion s'est imposée dans les années 1980 à la suite des travaux d'Edward Freeman. Elle a pris toute son acuité avec les scandales financiers du début des années 2000 (Enron, WorldCom, Parmalat, Vivendi), qui ont révélé les risques d'une gouvernance centrée sur les seuls actionnaires.
On distingue les parties prenantes internes (dirigeants, salariés et syndicats, actionnaires ou sociétaires impliqués directement) et les parties prenantes externes (clients, fournisseurs, concurrents, pouvoirs publics, créanciers, associations, ONG, médias et opinion publique). La SNCF, par exemple, compte parmi ses parties prenantes internes les conducteurs, les syndicats et la direction ; et parmi ses parties prenantes externes les voyageurs, les régions, l'État actionnaire, les associations d'usagers, les concurrents comme Trenitalia, et les ONG environnementales.
Trois typologies complémentaires : Freeman, Clarkson, Mitchell
Trois auteurs structurent l'analyse, chacun avec un critère propre.
Freeman (1984) fonde la théorie des parties prenantes avec une vision inclusive : toute partie prenante susceptible d'influencer ou d'être influencée par l'organisation doit être prise en compte. Il propose de gérer l'organisation en équilibrant les intérêts de tous les acteurs concernés.
Clarkson (1995) classe selon la nature du lien. Les parties prenantes primaires entretiennent une relation directe de dépendance réciproque avec l'organisation : actionnaires, salariés, clients, fournisseurs, créanciers. Si elles se retirent (grève, départ d'un client majeur), la survie de l'organisation est menacée. Les parties prenantes secondaires (médias, ONG, État, société civile) exercent une pression indirecte, souvent via les médias ou l'opinion publique.
Mitchell, Agle et Wood (1997) hiérarchisent les parties prenantes selon la combinaison de trois attributs : c'est le modèle de saillance, détaillé ci-dessous.
Le modèle de saillance : pouvoir, légitimité, urgence
La saillance désigne le degré de priorité qu'un dirigeant accorde à une partie prenante, en fonction de trois attributs :
- Le pouvoir : la capacité à imposer sa volonté à l'organisation par ses ressources ou ses moyens de pression (juridiques, économiques, médiatiques). Exemple : un syndicat capable de déclencher une grève nationale.
- La légitimité : la reconnaissance sociale du droit à être entendue - contrat moral, norme partagée, attente perçue comme juste. Exemple : les riverains d'un aéroport demandant la réduction des nuisances sonores.
- L'urgence : la sensibilité temporelle de la demande et l'importance que lui accorde la partie prenante elle-même. Exemple : un fournisseur dont la créance est impayée depuis 90 jours et qui réclame un règlement immédiat.
La combinaison des attributs détermine la priorité managériale : une partie prenante ne disposant que d'un seul attribut est latente (elle peut être temporairement ignorée) ; avec deux attributs, elle est émergente (surveillance active requise) ; avec les trois, elle est définitive et doit recevoir une attention prioritaire immédiate.
Attention : le modèle est dynamique, non figé. Une partie prenante latente peut rapidement devenir définitive si une crise médiatique lui confère soudainement pouvoir et urgence (une campagne virale d'ONG déclenchant un boycott), si une évolution réglementaire lui accorde une nouvelle légitimité formelle (la loi PACTE renforçant le poids des salariés dans les conseils d'administration), ou si un changement de contexte accroît l'urgence de sa demande. Le dirigeant doit donc surveiller en continu la cartographie de ses parties prenantes.
Un exemple concret : la PME EcoEmball
Prenons le cas d'EcoEmball (fictif), PME française d'emballages biodégradables : 200 salariés, 40 M€ de chiffre d'affaires, capital détenu à 60 % par la famille fondatrice, 30 % par un fonds de capital-investissement et 10 % par les salariés. Trois ONG environnementales surveillent ses pratiques ; des collectivités locales la subventionnent.
Appliquons Mitchell à trois parties prenantes. Le fonds de capital-investissement cumule pouvoir (30 % du capital, droits de vote, clauses de pacte), légitimité (actionnaire reconnu) et urgence (horizon de sortie à cinq ans, pression sur les résultats) : il est définitif, priorité managériale élevée. Les ONG ont une légitimité morale forte sur les enjeux environnementaux et un pouvoir réel mais informel via les réseaux sociaux ; leur urgence varie selon l'actualité : elles sont émergentes, à surveiller activement. Les collectivités locales disposent du pouvoir (subventions, autorisations) et de la légitimité (autorité publique), mais sans urgence en période normale : émergentes également, relation à entretenir.
Les erreurs fréquentes
- Confondre stakeholder et shareholder : l'actionnaire n'est qu'une partie prenante parmi d'autres ; tout l'apport de Freeman est justement d'élargir le regard au-delà de lui.
- Mélanger les typologies : primaires/secondaires relève de Clarkson (nature du lien), latentes/émergentes/définitives relève de Mitchell (combinaison d'attributs). Citer le bon auteur avec la bonne grille est valorisé à l'épreuve.
- Traiter la classification comme figée : la saillance évolue avec les crises, la réglementation et le contexte ; une bonne copie souligne cette dynamique.
- Évaluer un seul attribut : la saillance résulte de la combinaison pouvoir + légitimité + urgence ; une ONG très légitime mais sans pouvoir ni urgence reste latente.
FAQ
À quoi sert concrètement le modèle de Mitchell pour un dirigeant ?
C'est un outil d'allocation de l'attention managériale. Il est impossible de satisfaire toutes les parties prenantes simultanément : la saillance permet de prioriser les définitives, de surveiller les émergentes, sans ignorer les latentes dont les attributs peuvent évoluer.
Une partie prenante secondaire (Clarkson) peut-elle être définitive (Mitchell) ?
Oui, les deux grilles sont indépendantes. Une ONG est secondaire chez Clarkson (pas de lien contractuel direct), mais si une campagne virale lui donne pouvoir et urgence en plus de sa légitimité, elle devient définitive chez Mitchell et exige une réponse immédiate.
Pourquoi les intérêts des parties prenantes divergent-ils ?
Chaque partie prenante apporte quelque chose à l'organisation et en attend une contrepartie spécifique : rentabilité pour l'actionnaire, emploi stable pour le salarié, qualité et prix pour le client, engagements environnementaux pour l'ONG. Ces attentes peuvent entrer en tension à court terme, même si elles s'articulent souvent sur le long terme dans une logique de performance globale.
Entraînez-vous
QCM - 3 questions.
Selon Mitchell, Agle et Wood, une partie prenante disposant de deux attributs sur trois est dite :
a) latente - b) émergente - c) définitive
Dans la typologie de Clarkson, un créancier bancaire est une partie prenante :
a) primaire - b) secondaire - c) institutionnelle
Un collectif de riverains, jusque-là ignoré, lance une pétition reprise par la presse nationale et obtient le soutien d'élus locaux à la veille d'une demande d'extension d'usine. Sa saillance :
a) reste latente - b) devient émergente ou définitive - c) ne peut pas évoluer sans lien contractuel
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1. Réponse b. Un attribut = latente ; deux attributs = émergente (surveillance active) ; trois attributs = définitive (priorité immédiate).
2. Réponse a. Le créancier entretient une relation contractuelle directe (financement, remboursement, intérêts) avec l'organisation : c'est une partie prenante primaire au sens de Clarkson - son retrait menacerait la liquidité de l'entreprise.
3. Réponse b. Le collectif disposait initialement d'une légitimité (attente perçue comme juste) mais sans pouvoir ni urgence : il était latent. La médiatisation et le soutien d'élus lui confèrent du pouvoir (pression médiatique et politique), et l'échéance de la demande d'extension crée l'urgence. En cumulant deux puis trois attributs, il devient émergent, voire définitif. C'est l'illustration du caractère dynamique du modèle : la cartographie des parties prenantes doit être actualisée en continu.