Tertiarisation et désindustrialisation de l'économie française
Plus de 87 % de la valeur ajoutée française provient aujourd'hui des services : la tertiarisation et la désindustrialisation de l'économie sont au coeur du chapitre 1 de l'UE 5 du DCG. Faut-il y voir un signe de maturité ou un symptôme de déclin ? Ce débat, très apprécié des correcteurs en dissertation, mérite que vous en maîtrisiez les définitions, les mécanismes et les nuances.
Primaire, secondaire, tertiaire : la classification de Clark et Fourastié
La classification sectorielle divise l'économie en trois secteurs selon la nature des activités :
- Le secteur primaire : agriculture, sylviculture, pêche.
- Le secteur secondaire : activités de transformation, c'est-à-dire industrie manufacturière, construction et énergie.
- Le secteur tertiaire : toutes les activités de services (commerce, transport, finance, éducation, santé, administration...).
Cette grille, proposée par Colin Clark et popularisée par Jean Fourastié, permet de suivre l'évolution structurelle d'une économie. Au fil du développement, l'emploi et la valeur ajoutée se déplacent tendanciellement du primaire vers le secondaire, puis vers le tertiaire.
Précision utile : le tertiaire est hétérogène. Il regroupe des services marchands (transport, commerce, finance, restauration), évalués à leur prix de marché, et des services non marchands (éducation publique, santé publique, administration), évalués à leur coût de production faute de prix de marché fiable.
Tertiarisation et désindustrialisation : deux faces du même mouvement
La tertiarisation est le mouvement de long terme par lequel la part des services dans la valeur ajoutée totale et dans l'emploi augmente, au détriment du secteur secondaire. La désindustrialisation en est le symétrique : le recul de la part de l'industrie manufacturière dans la VA et dans l'emploi.
Les chiffres français donnent la mesure du phénomène. La VA industrielle est passée de près de 29 % du PIB en 1980 à environ 10-12 % en 2023 (source : INSEE), tandis que le nombre d'emplois industriels a diminué de près de 2 millions entre 1980 et 2020. En 2023, les services représentent plus de 87 % de la valeur ajoutée totale et plus de 80 % des emplois, l'agriculture moins de 2 %.
Les quatre mécanismes de la tertiarisation
Le cours identifie quatre mécanismes que vous devez savoir expliquer et illustrer :
- Les gains de productivité industriels : grâce à la mécanisation et à l'automatisation, il faut moins de travailleurs pour produire autant. La main-d'oeuvre libérée par l'usine est réembauchée dans les services.
- L'évolution de la structure de consommation (lois d'Engel) : à mesure que les revenus augmentent, les ménages consacrent une part croissante de leur budget aux services (santé, loisirs, éducation, voyages) et une part décroissante à l'alimentation et aux biens industriels de base.
- L'externalisation des fonctions de service : comptabilité, informatique, nettoyage, logistique, autrefois internalisés dans la firme industrielle, sont désormais sous-traités à des prestataires. Ce transfert gonfle statistiquement le tertiaire sans refléter nécessairement une perte réelle de production industrielle.
- La mondialisation et les délocalisations : la concurrence internationale pousse les entreprises des pays développés à transférer les productions intensives en main-d'oeuvre peu qualifiée vers les pays à bas salaires.
Désindustrialisation : déclin ou maturité ? Le débat des économistes
La désindustrialisation suscite un débat dont vous devez connaître les trois interprétations :
- L'interprétation bénigne (Clark, Fourastié) : la tertiarisation est le signe d'une économie mature. Les gains de productivité de l'industrie libèrent des ressources pour des activités à plus haute valeur ajoutée. C'est la loi du développement.
- L'interprétation pathologique (économistes industriels) : certaines délocalisations traduisent une perte de compétitivité, de savoir-faire et de tissu productif qui fragilise la base industrielle du pays.
- Le trompe-l'oeil statistique (INSEE, économistes quantitatifs) : une partie de la baisse de la VA industrielle tient simplement à l'externalisation de services auparavant comptabilisés comme production industrielle.
En pratique, ces lectures ne s'excluent pas : la tertiarisation est en partie un signe de maturité économique et en partie le reflet de pertes de compétitivité réelles. C'est cette nuance qui fait la valeur d'une copie.
Un cas d'actualité : la crise sanitaire et les semi-conducteurs
La crise de la Covid-19 a donné une illustration spectaculaire des risques d'une désindustrialisation excessive. En 2020-2021, la France a découvert sa dépendance aux importations de masques, de médicaments et de semi-conducteurs : une économie trop éloignée de sa base industrielle devient vulnérable aux chocs exogènes et à la fragilité des chaînes d'approvisionnement.
Cet épisode rappelle aussi que la disparition d'emplois industriels ne signifie pas que l'industrie n'a plus d'importance. La valeur absolue de la production industrielle peut augmenter même si sa part relative diminue, car l'ensemble de l'économie croît. L'industrie reste le principal moteur de l'innovation et de la compétitivité à l'exportation (aéronautique, pharmacie, agro-alimentaire), et une grande part des emplois de services (logistique, ingénierie, maintenance) lui sont étroitement liés. C'est ce constat qui fonde les politiques de réindustrialisation menées en France et en Europe.
Les erreurs fréquentes
- Confondre baisse de la part et baisse de la production : la désindustrialisation est un recul relatif de l'industrie dans la VA totale. La production industrielle en valeur absolue peut très bien augmenter pendant que sa part diminue.
- Présenter la tertiarisation comme un phénomène uniquement négatif (ou uniquement positif) : l'épreuve attend une réponse nuancée mobilisant les trois interprétations du débat (bénigne, pathologique, trompe-l'oeil statistique).
- Oublier l'effet d'externalisation : quand une usine sous-traite son informatique ou son nettoyage, des emplois passent statistiquement de l'industrie aux services sans que la production réelle change. Ignorer ce biais conduit à surestimer la désindustrialisation.
- Confondre services marchands et non marchands : les premiers sont évalués au prix de marché, les seconds à leur coût de production. Cette distinction de comptabilité nationale est régulièrement testée.
FAQ
Quelle est la différence entre tertiarisation et désindustrialisation ?
Ce sont les deux faces du même mouvement structurel. La tertiarisation désigne la hausse de la part des services dans la valeur ajoutée et l'emploi ; la désindustrialisation désigne le recul symétrique de la part de l'industrie manufacturière. En France, la part des services est passée d'environ 68 % de la VA en 1980 à plus de 87 % en 2023, tandis que celle de l'industrie chutait de près de 29 % à 10-12 %.
Quelles sont les causes de la tertiarisation de l'économie française ?
Quatre mécanismes se combinent : les gains de productivité industriels qui libèrent de la main-d'oeuvre vers les services ; l'évolution de la structure de consommation (lois d'Engel : plus les revenus augmentent, plus la part des services dans le budget croît) ; l'externalisation des fonctions de service par les entreprises industrielles ; et la mondialisation, qui pousse aux délocalisations des productions intensives en main-d'oeuvre peu qualifiée.
La désindustrialisation est-elle un signe de déclin économique ?
Pas nécessairement. Pour Clark et Fourastié, c'est d'abord le signe d'une économie mature dont l'industrie est devenue très productive. Mais une partie des destructions d'emplois industriels reflète des pertes de compétitivité réelles, et une économie trop désindustrialisée devient vulnérable, comme l'a montré la pénurie de masques et de semi-conducteurs en 2020-2021. La bonne réponse est donc nuancée : tout dépend de la qualité des services développés et de la capacité à conserver un socle industriel innovant.
Entraînez-vous
Question de réflexion structurée : « La désindustrialisation de l'économie française est-elle un signe de déclin ? »
Construisez un plan détaillé en deux parties (deux sous-parties chacune), en mobilisant les définitions, les quatre mécanismes de la tertiarisation, les trois interprétations du débat et un exemple d'actualité tiré de l'article.
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Plan de réponse possible
Introduction : définir la désindustrialisation (recul de la part de l'industrie dans la VA et l'emploi : de près de 29 % du PIB en 1980 à 10-12 % en 2023) et la tertiarisation, son symétrique. Annoncer la problématique : maturité ou déclin ?
I. La désindustrialisation traduit d'abord la maturation normale d'une économie développée
- A. Des mécanismes largement bénins : gains de productivité industriels qui libèrent de la main-d'oeuvre, lois d'Engel (déformation de la consommation vers les services à mesure que le revenu augmente). Interprétation de Clark et Fourastié : la loi du développement.
- B. Un recul en partie statistique : l'externalisation des fonctions de service (informatique, nettoyage, logistique) transfère des emplois vers le tertiaire sans perte réelle de production - le « trompe-l'oeil statistique ». De plus, la production industrielle en valeur absolue peut augmenter pendant que sa part relative diminue.
II. Mais une désindustrialisation excessive comporte des risques réels
- A. L'interprétation pathologique : certaines délocalisations traduisent des pertes de compétitivité, de savoir-faire et de tissu productif (près de 2 millions d'emplois industriels détruits entre 1980 et 2020).
- B. La vulnérabilité aux chocs : la crise de la Covid-19 (pénurie de masques, médicaments, semi-conducteurs) a révélé la dépendance d'une économie éloignée de sa base industrielle ; l'industrie reste le moteur de l'innovation et des exportations, d'où les politiques de réindustrialisation.
Conclusion : les trois lectures ne s'excluent pas. La réponse nuancée - maturité en partie, fragilités réelles en partie - est exactement ce qu'attend le correcteur.