Croissance exogène et croissance endogène : de Solow à Romer
La question de la croissance endogène et de la croissance exogène, et de leur différence, est un grand classique de l'épreuve d'économie contemporaine du DCG (UE 5). Elle permet de tester à la fois votre maîtrise des auteurs (Solow, Romer, Lucas, Barro, Schumpeter) et votre capacité à relier théorie et politique économique. Maîtriser cette opposition, c'est s'assurer des points faciles en question de cours comme en dissertation.
Les facteurs classiques de la croissance : travail, capital, ressources
La croissance économique désigne l'augmentation soutenue et durable du volume de la production nationale (PIB réel) sur le moyen et le long terme. Elle se distingue de l'expansion, simple hausse de la production à court terme. On oppose aussi la croissance extensive, qui résulte d'un accroissement des volumes de facteurs (plus de travailleurs, plus de machines), et la croissance intensive, qui provient de gains de productivité.
Trois facteurs classiques contribuent à la production :
- le facteur travail, mesuré quantitativement (nombre d'actifs, heures travaillées) et qualitativement (capital humain : qualification, santé, expérience) ;
- le facteur capital, c'est-à-dire le stock d'équipements et d'infrastructures accumulé par l'investissement ;
- les ressources naturelles, qui peuvent stimuler la croissance (rente pétrolière) comme la contraindre (épuisement).
Or l'observation empirique révèle un fait troublant : une large fraction de la croissance des pays avancés reste inexpliquée par l'accumulation de ces seuls volumes. C'est ce constat qui ouvre le débat entre croissance exogène et croissance endogène.
Le modèle de Solow : une croissance exogène
Robert Solow (Prix Nobel 1987) formule en 1956 le modèle néoclassique de croissance. Son point de départ : la productivité marginale du capital est décroissante. Chaque machine supplémentaire apporte un gain de production de plus en plus faible. Conséquence : en l'absence de progrès technique, l'économie tend vers un état stationnaire, situation où l'investissement nouveau ne fait que compenser la dépréciation du capital existant. Le capital par tête et la production par tête cessent alors de progresser.
Le résultat central, et paradoxal, du modèle est que l'épargne n'influence pas le taux de croissance de long terme : un pays qui épargne davantage atteint un niveau de vie plus élevé, mais sa croissance de long terme reste identique. Seul le progrès technique peut entretenir indéfiniment la hausse du niveau de vie. Or Solow traite ce progrès technique comme une donnée extérieure à l'économie : il est exogène, il « tombe du ciel ».
La méthode de comptabilité de la croissance permet de mesurer ce moteur invisible. En décomposant le taux de croissance entre contribution du travail, contribution du capital et un résidu, Solow montre que ce résidu, appelé productivité globale des facteurs (PGF), est prépondérant : 83 % de la croissance américaine des années 1950. Carré, Dubois et Malinvaud aboutissent à une conclusion comparable pour la France des Trente Glorieuses : environ 2,5 points sur 5 % de croissance annuelle entre 1951 et 1969.
Le modèle prédit aussi un effet de rattrapage : les pays moins développés peuvent croître plus vite en important la technologie existante sans en supporter le coût d'invention. Cette convergence est partiellement vérifiée (Europe de l'Ouest après 1945, Quatre Dragons asiatiques), mais elle n'est pas automatique : elle suppose stabilité institutionnelle, système éducatif efficace et capacité d'absorption des technologies.
La croissance endogène : internaliser le progrès technique
La limite majeure du modèle de Solow est qu'il laisse le progrès technique inexpliqué, comme une boîte noire. Dans les faits, les entreprises investissent délibérément en recherche et développement, les individus se forment, les États construisent des infrastructures. À partir des années 1980-1990, Paul Romer (Prix Nobel 2018), Robert Lucas et Robert Barro endogénéisent le progrès technique : il devient le résultat d'investissements délibérés générant des externalités positives et des rendements croissants.
Quatre moteurs sont identifiés :
- le capital physique et l'apprentissage par la pratique (Romer, 1986) : investir génère du learning by doing qui bénéficie à toutes les firmes ;
- la recherche et développement (Romer, 1990) : les connaissances sont un bien public partiel, leur partage ne réduit pas leur usage ;
- le capital humain (Lucas, 1988) : la formation d'un individu améliore sa productivité et celle de son entourage ;
- le capital public (Barro, 1990) : les infrastructures augmentent la productivité des entreprises privées.
La différence essentielle entre croissance exogène et croissance endogène tient donc à la source du progrès technique : donnée extérieure et inexplicable chez Solow, produit de décisions économiques rationnelles chez Romer, Lucas et Barro. Cette bascule a une portée politique majeure : si le progrès technique est endogène, l'État peut rehausser durablement le sentier de croissance en finançant la recherche fondamentale, en subventionnant l'éducation, en créant des pôles de compétitivité et en investissant dans les infrastructures.
N'oubliez pas la lecture complémentaire de Schumpeter : l'innovation, portée par des entrepreneurs audacieux, déclenche une destruction créatrice qui supprime les activités obsolètes tout en créant de nouveaux débouchés. C'est la dynamique même du capitalisme.
Un exemple chiffré de décomposition de la croissance
Prenons le cas du pays Alphalia, dont le PIB croît de 3,0 % par an. La comptabilité de la croissance donne : contribution du travail +0,4 point, contribution du capital +0,8 point. Le résidu (PGF) vaut donc 3,0 - 0,4 - 0,8 = 1,8 point, soit 60 % de la croissance totale. Alphalia connaît une croissance intensive, tirée par le progrès technique. Comparons avec le pays Betaland : croissance de 6 %, dont 1,5 point de travail, 3,5 points de capital et seulement 1 point de PGF (17 %). Betaland est en rattrapage extensif : conformément au modèle de Solow, les rendements décroissants du capital finiront par ralentir sa croissance s'il ne développe pas sa propre capacité d'innovation, comme l'a souligné Paul Krugman à propos du « miracle asiatique ».
Les erreurs fréquentes
- Confondre croissance et expansion : la croissance est un phénomène de long terme avec transformations structurelles, l'expansion une hausse de court terme.
- Croire que le modèle de Solow nie le progrès technique : il en fait au contraire le seul moteur de long terme, mais le traite comme exogène.
- Affirmer qu'épargner plus accroît la croissance de long terme chez Solow : c'est faux, cela élève le niveau de l'état stationnaire, pas le taux de croissance.
- Réduire la croissance endogène à la seule R&D : elle repose sur quatre moteurs (capital physique, R&D, capital humain, capital public).
- Oublier l'enjeu politique : la croissance endogène fonde l'intervention publique structurelle, c'est souvent l'attendu de la conclusion.
FAQ
Quelle est la différence entre croissance exogène et croissance endogène ?
Dans la croissance exogène (Solow), le progrès technique est une donnée extérieure que les agents ne peuvent pas influencer. Dans la croissance endogène (Romer, Lucas, Barro), il résulte d'investissements délibérés en R&D, éducation et infrastructures, qui génèrent des externalités positives et permettent à la croissance de s'auto-entretenir.
Qu'est-ce que le résidu de Solow ?
C'est la part de la croissance qui n'est expliquée ni par l'accroissement du capital ni par celui du travail. Appelé productivité globale des facteurs (PGF), il est assimilé au progrès technique au sens large et représente souvent plus de 50 % de la croissance dans les pays avancés.
Pourquoi la croissance endogène justifie-t-elle l'intervention de l'État ?
Parce que les connaissances sont un bien public partiel et que la formation crée des externalités positives : le rendement social de ces investissements dépasse leur rendement privé, donc le marché seul sous-investit. L'État corrige cette défaillance en finançant recherche, éducation et infrastructures.
Entraînez-vous
Énoncé : le pays Gammia affiche une croissance de 4,0 % par an, décomposée ainsi : travail +0,5 point, capital +2,8 points, PGF +0,7 point. 1) Caractérisez le type de croissance de Gammia. 2) Quel risque le modèle de Solow permet-il d'anticiper ? 3) Quelles politiques la théorie de la croissance endogène recommanderait-elle ?
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La croissance de Gammia est principalement extensive : 3,3 points sur 4 (soit 82,5 %) proviennent de l'accumulation de facteurs (travail et surtout capital), la PGF ne contribuant qu'à hauteur de 0,7 point (17,5 %). Gammia est typiquement une économie en phase de rattrapage qui investit massivement pour incorporer les technologies existantes.
Le modèle de Solow prédit que la productivité marginale du capital est décroissante : chaque investissement supplémentaire rapporte de moins en moins. À mesure que Gammia se rapproche de la frontière technologique, sa croissance ralentira inexorablement et l'économie tendra vers un état stationnaire, sauf si un flux continu de progrès technique prend le relais. C'est la critique adressée par Krugman aux Quatre Dragons asiatiques : une croissance fondée sur la « transpiration » (accumulation) plutôt que sur l'« inspiration » (innovation) n'est pas durable.
La croissance endogène (Romer, Lucas, Barro) recommande de substituer progressivement une croissance intensive à la croissance extensive en activant les quatre moteurs : financer la recherche fondamentale et subventionner la R&D privée (Romer), investir massivement dans l'éducation et la formation pour accumuler du capital humain (Lucas), développer les infrastructures publiques (Barro), et favoriser les effets d'agglomération via des pôles de compétitivité associant entreprises, laboratoires et universités. Ces investissements génèrent des externalités positives qui rehaussent durablement le sentier de croissance.