Le marché et ses défaillances
Le marché et ses défaillances : voilà l'un des thèmes les plus transversaux de l'épreuve d'économie contemporaine du DCG. Si le marché concurrentiel est un puissant mécanisme d'allocation des ressources, il échoue dans trois grandes situations - externalités, biens collectifs et communs, asymétries d'information - qui justifient chacune des dispositifs de correction spécifiques. Cet article vous donne la vue d'ensemble indispensable.
Qu'est-ce qu'une défaillance de marché ?
Le modèle de la concurrence pure et parfaite décrit un marché qui coordonne les décisions de millions d'agents et alloue les ressources de façon optimale : les prix signalent les raretés, les acteurs s'ajustent, et l'équilibre atteint est un optimum de Pareto - une situation où il est impossible d'améliorer le sort d'un agent sans détériorer celui d'un autre. Ce modèle sert de référence normative, non de description du monde réel.
Une défaillance de marché est une situation dans laquelle le marché, livré à lui-même, ne parvient pas à allouer efficacement les ressources : il produit trop, pas assez, ou n'assure pas du tout la production de certains biens.
Pourquoi le marché peut-il échouer ? Le mécanisme de prix ne coordonne correctement les agents que si tous les coûts et tous les bénéfices d'une transaction sont intégrés dans le prix. Or trois situations rendent ce signal défaillant :
- des effets hors prix existent : une activité affecte des tiers qui ne participent pas à la transaction (ce sont les externalités) ;
- certains biens ne peuvent pas être vendus sur un marché : leur nature même (non-rivalité, non-exclusivité) empêche la facturation ;
- l'information est asymétrique : vendeur et acheteur ne disposent pas des mêmes informations sur la qualité du bien ou les intentions de l'autre partie.
Première défaillance : les externalités
Une externalité est un effet qu'une activité économique exerce sur un tiers sans compensation par un prix. Elle est négative si elle inflige un dommage non indemnisé (pollution, nuisances sonores), positive si elle procure un bénéfice non rémunéré (recherche fondamentale, vaccination).
En cas d'externalité négative, le coût privé du producteur est inférieur au coût social réel : il surproduit par rapport à l'optimum. En cas d'externalité positive, le bénéfice privé du producteur est inférieur au bénéfice social : il sous-produit. Alfred Marshall a identifié ces économies externes dès le début du XXe siècle ; Arthur Pigou propose de corriger le signal-prix par une taxe (ou une subvention), et Ronald Coase montre qu'une négociation privée peut suffire si les droits de propriété sont bien définis et les coûts de transaction nuls.
Deuxième défaillance : biens publics et biens communs
Deux critères permettent de classer les biens : la rivalité (la consommation par un individu réduit-elle la quantité disponible pour les autres ?) et l'exclusivité (peut-on empêcher quelqu'un d'y accéder, généralement par un prix ?). On obtient quatre catégories : le bien privé (rival et exclusif, comme le pain), le bien de club (non rival mais exclusif, comme une salle de sport), le bien commun (rival mais non exclusif, comme les poissons en mer) et le bien public pur (non rival et non exclusif, comme la défense nationale ou l'éclairage public).
Le bien public souffre du passager clandestin (free rider) : puisque nul ne peut être exclu du bien une fois produit, personne n'a intérêt à payer volontairement. Ce comportement, rationnel individuellement, conduit collectivement à la sous-production, voire à la non-production. L'État prend donc le relais par la fiscalité obligatoire : c'est la fonction d'allocation des ressources identifiée par Richard Musgrave.
Le bien commun subit la « tragédie des communs » décrite par Garrett Hardin (1968) : chaque agent a rationnellement intérêt à maximiser ses prélèvements avant les autres, puisqu'il garde pour lui le bénéfice de son prélèvement mais partage avec tous le coût de l'épuisement. Résultat : surexploitation. Elinor Ostrom (Prix Nobel 2009) a toutefois montré, études empiriques à l'appui, que des communautés de pêcheurs ou de forestiers parviennent à gérer durablement leurs ressources communes par des règles auto-administrées, une surveillance mutuelle et des sanctions graduées - une troisième voie entre État et marché.
Troisième défaillance : les asymétries d'information
Lorsqu'une partie à la transaction (généralement le vendeur) dispose d'une information que l'autre ne peut vérifier, deux phénomènes apparaissent : l'antisélection (avant la transaction, les « mauvais produits » chassent les bons, comme sur le marché des voitures d'occasion) et l'aléa moral (après la transaction, l'agent protégé par un contrat modifie son comportement, comme l'assuré qui devient négligent). Ces défaillances peuvent rétrécir, voire bloquer des marchés entiers. Certification, labels, garanties, réputation et régulation publique permettent de rétablir la confiance.
Un exemple concret : la surpêche en haute mer
Prenons le cas des ressources halieutiques. Plus de 35 % des stocks mondiaux de poissons sont pêchés à un niveau biologiquement non durable. En haute mer, où aucune juridiction nationale ne s'applique, les ressources sont rivales (le poisson pêché par une flotte ne l'est pas par une autre) et non exclusives (nul ne peut interdire l'accès) : ce sont des biens communs. Chaque flotte raisonne ainsi : « si je n'augmente pas mes captures, les autres le feront à ma place ». Ce calcul individuellement rationnel conduit collectivement à l'effondrement des stocks - la tragédie des communs de Hardin à l'état pur.
Les réponses combinent régulation publique (quotas de capture fixés par l'Union européenne dans le cadre de sa politique commune de la pêche, avec des résultats limités par les difficultés de contrôle) et gouvernance collective à la Ostrom : dans certaines zones, des communautés de pêcheurs ont elles-mêmes institué quotas auto-imposés, surveillance mutuelle et zones de protection, avec une reconstitution durable des stocks à la clé.
Les instruments de correction : un panorama
À chaque défaillance son instrument principal :
- externalité négative : taxe pigouvienne, norme d'émission, marché de quotas - pour internaliser le coût social ;
- externalité positive : subvention, droit de propriété intellectuelle - pour rémunérer le créateur du bénéfice social ;
- bien public : financement public par l'impôt - pour contourner le passager clandestin ;
- bien commun : quotas de prélèvement, privatisation ou gouvernance collective - pour empêcher la surexploitation ;
- asymétrie d'information : régulation, certification, obligations d'information - pour rétablir la confiance.
Attention : l'intervention publique a elle aussi ses limites. Le remède peut être pire que le mal (bureaucratie coûteuse, effets pervers, capture du régulateur), l'État ne connaît pas toujours le coût social exact d'une externalité (difficulté de calibrage), et les interventions ont des effets redistributifs (une taxe carbone pèse davantage sur les ménages modestes). Ces limites n'invalident pas la correction des défaillances, mais rappellent que le bon niveau d'intervention est un choix économique et politique complexe.
Les erreurs fréquentes
- Confondre bien public et bien produit par l'État : un bien public se définit par ses propriétés (non-rivalité, non-exclusivité), pas par son producteur ; et tout ce que produit l'État n'est pas un bien public.
- Confondre bien public et bien commun : le bien commun est rival (le poisson pêché disparaît), le bien public ne l'est pas (l'éclairage public profite à tous sans s'épuiser).
- Croire que toute défaillance appelle la même réponse : l'instrument dépend de la nature de la défaillance (taxe pour l'externalité négative, impôt pour le bien public, quotas pour le bien commun, certification pour l'asymétrie d'information).
- Idéaliser l'intervention publique : elle a ses propres défaillances (information imparfaite de l'État, coûts administratifs, effets redistributifs), ce qui invite au discernement, pas à l'abstention.
FAQ
Quelles sont les trois grandes catégories de défaillances de marché ?
Les externalités (effets sur des tiers non pris en compte par le prix), les biens collectifs et communs (que le marché ne peut financer ou préserve mal) et les asymétries d'information (qui faussent ou bloquent les échanges). Chaque catégorie appelle des instruments de correction spécifiques.
Pourquoi le marché ne produit-il pas les biens publics ?
À cause du passager clandestin : un bien non exclusif profite à tous, qu'ils paient ou non. Personne n'a donc intérêt à le financer volontairement. Seul l'impôt, parce qu'il est obligatoire, permet d'en assurer le financement - c'est la fonction d'allocation de Musgrave.
La tragédie des communs est-elle inévitable ?
Non. Hardin concluait à la nécessité de privatiser ou de nationaliser, mais Elinor Ostrom a montré empiriquement que des communautés peuvent gérer durablement des ressources partagées grâce à des règles claires élaborées avec les usagers, une surveillance mutuelle et des sanctions graduées.
Entraînez-vous
Question de réflexion structurée : « Le marché peut-il seul assurer l'allocation efficace des ressources ? » Construisez un plan en deux parties avec, pour chaque argument, une notion définie, un mécanisme expliqué et un exemple ou un auteur.
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Problématique. Dans quelles conditions le marché constitue-t-il un mécanisme efficace d'allocation des ressources, et pour quelles raisons cesse-t-il de l'être, appelant des formes d'intervention complémentaires ?
I. Le marché est, dans un cadre idéalisé, un puissant mécanisme d'allocation.
- A. Le système des prix coordonne les décisions de façon décentralisée : quand la demande augmente, le prix monte, l'offre s'ajuste ; sous les conditions de la CPP, l'équilibre atteint est un optimum de Pareto.
- B. La concurrence stimule aussi l'efficacité dynamique : la « destruction créatrice » de Schumpeter fait de l'innovation le moteur du progrès économique.
II. Mais le marché connaît des défaillances qui remettent en cause cette efficacité.
- A. Les externalités biaisent le signal-prix (l'usine qui pollue surproduit : Marshall, Pigou, Coase) ; les biens publics butent sur le passager clandestin ; les biens communs subissent la tragédie des communs (Hardin), sauf gouvernance collective (Ostrom).
- B. Les asymétries d'information (antisélection, aléa moral) rétrécissent ou bloquent les marchés, justifiant certification et régulation.
- C. La correction exige des institutions et une intervention publique, qui ont elles-mêmes leurs limites (coût administratif, calibrage difficile, effets redistributifs).
Conclusion. Le marché est efficace dans un cadre théorique rarement réuni ; la vraie question n'est pas « marché ou État », mais « marché et quelles institutions, dans quel dosage ».